Georges PENCRÉAC'H, Architecte, co-auteur avec Claude Vasconi du premier Forum des Halles

Lettre ouverte de Georges Pencréac'h au Maire de Paris (27 juin 2010)



Conférence publique donnée par Georges PENCRÉAC'H
(6 octobre 2010)



Le texte de cette contribution, est la transposition écrite de la conférence publique organisée par l'association ACCOMPLIR et donnée par Georges PENCRÉAC'H le 6 octobre 2010 en présence de Monsieur le Maire, à la mairie du 1er arrondissement de Paris. Avec Claude VASCONI, malheureusement disparu en décembre 2009, Georges PENCRÉAC'H est le co-signataire de l'architecture du premier Forum des Halles et en particulier de la «place des verrières», qui depuis son inauguration en 1979 constitue un point remarquable du patrimoine architectural parisien du XXe siècle.

Or, cet ensemble risque de disparaître pour faire place à un projet qui s'attache avec constance et systématisme à détruire la totalité de ce qui a été conçu il y a 30 ans.

L'architecture n'étant pas immortelle, cette situation serait compréhensible si le projet dont le permis de construire est actuellement en cours d'instruction correspondait à une amélioration sensible du cadre de vie des riverains et de l'environnement proposé aux usagers et aux visiteurs du coeur de Paris.

Or il n'en est rien et le projet des Halles, qui n'a aujourd'hui plus rien à voir avec les images du concours largement diffusées par la Mairie de Paris depuis 3 ans, est urbanistiquement aberrant, fonctionnellement inadapté, esthétiquement contestable et économiquement indécent. Si ce projet est mené à son terme, cela représentera sans doute le plus grand scandale architectural parisien depuis la destruction des Halles de Baltard et le plus grand scandale financier depuis celui des abattoirs de la Villette.


A partir de documents graphiques mettant en correspondance l'état actuel des lieux et l'état projeté par la Ville, une comparaison précise et objective est possible. Elle conduit malheureusement à une conclusion sans appel.



LE PLAN D'AMENAGEMENT DE 1987


Entre les premières études sur le site en 1967 et l'achèvement du jardin en 1987, il s'est écoulé 20 années au cours desquelles un nombre incalculable d'architectes et d'ingénieurs, de fonctionnaires et de politiques se sont successivement emparés du problème, pour aboutir in fine à une organisation urbaine et paysagère ayant au moins le mérite d'avoir clos d'interminables tergiversations.

Le parti de l'architecte Louis Arretche et de l'APUR, marque en particulier le triomphe du « jardin de proximité » sur le « jardin ordonnancé » et privilégie les traversées « diagonales » du territoire sur l'organisation axiale Est/Ouest.

Limitant en outre les constructions de surface à l'angle Nord/Ouest du site (angle Lescot/Rambuteau), ce parti permet d'appréhender l'espace du jardin depuis la fontaine des innocents et suivant en cela la demande effectuée par le Ministre de la culture Jack Lang en 1982, il dégage largement la vue sur Saint Eustache depuis l'angle Lescot/Berger.


Aussi lorsqu'en 2003, le Maire de Paris définit les objectifs assignés à la réflexion sur la rénovation des halles, il se montre sagement pragmatique et respectueux des fondamentaux du parti d'aménagement de 1987.



COMPARAISON ENTRE LE PLAN ARRETCHE DE 1987 ET LE PLAN RETENU EN 2004


Il est intéressant de noter que le projet d'aménagement retenu en 2004 par le Maire de Paris, contredit sur tous les points les objectifs affichés en 2003, en faisant table rase de la totalité des ouvrages existants.

Il importe cependant d'analyser les choses avec objectivité :

Le jardin « Arretche » présente un certain nombre de points qui fonctionnent mal et pouvaient être corrigés :

- L'interminable « pergola » qui longe la totalité du jardin côté rue Berger, n'a jamais trouvé sa vocation de promenade « ombragée ». Elle n'est restée qu'une triste colonnade de treillis en ferraille sur laquelle pendouille une végétation famélique.

- La zone du jardin située du côté de la porte du jour/rue Coquillère ainsi que l'environnement des verrières du jardin d'hiver de la piscine sont très confidentielles et peu lisibles.

- Les abords du « Cratère », la place des Verrières du Forum, sont traités de façon à rendre invisible depuis la surface ce point majeur de l'architecture souterraine des Halles.

- D'autres points de détails pouvaient être identifiés et ponctuellement améliorés. Le jardin « Arretche » présente aussi de nombreux points remarquables et qui fonctionnent à la satisfaction unanime des usagers comme par exemple la place René Cassin qui allie beauté et utilité.


Le projet d'aménagement retenu en 2004, est indubitablement un parti fort qui exprime avec clarté l'hypothèse de privilégier la fonction « gare » sur toutes les autres fonctions du site.

Pour ce faire, il s'appuie sur un dispositif radical :

- Création au centre du « Cratère » du Forum d'un grand dispositif de circulations verticales destiné à relier à la surface la salle d'échange du pôle transport du niveau -4.

- Suppression de l'identité du Forum ( par la destruction des verrières) et transformation de celui-ci en superposition de galeries marchandes d'accompagnement de la Gare.

- Couverture totale du Hall de gare et accompagnements latéraux du Hall par des programmes de superstructure.

- Dessin d'une grande esplanade qui traverse la gare d'Est en Ouest, accueille l'arrivée au niveau du sol des circulations verticales centrales, transforme le jardin en parvis de la gare destiné à répartir les flux de circulation dans toutes les directions.

- Ce parti s'accompagne d'un dessin de jardin très sobre, opposant un grand quinconce d'arbres en partie Sud à une prairie librement traversée par les diagonales des circulations piétonnes en partie Nord.



COMPARAISON ENTRE LE PARTI RETENU EN 2004 ET LE PROJET DE 2010


Toutes les hypothèses qui justifiaient le parti de « gare » de 2004 se sont rapidement effondrées, et en particulier :

- La grande sortie centrale s'est avérée incompatible avec les impératifs de contrôle de la RATP, elle a été supprimée.

- La sortie Lescot ayant été maintenue à sa place, trois sorties supplémentaires ont été aménagées en prolongeant vers la salle d'échange du RER les escalators Berger et Rambuteau et surtout en créant un nouvel accès direct vers le RER depuis la place Marguerite de Navarre, au Sud du site. Aucune de ces nouvelles dispositions n'interfère avec la «place des verrières».

- Les contraintes de sécurité et de climatisation du Forum ont interdit de supprimer les façades vitrées des circulations souterraines. La destruction des verrières existantes relève donc du «crime gratuit»./


En conséquence les dispositions urbaines du parti de 2004 n'ont plus aucun sens et en particulier :

- La composition du jardin selon l'axe Est/Ouest qui mène de « nulle part » à « rien du tout » a perdu toute pertinence.<>

- La liaison outrageusement surdimensionnée entre le jardin qui a une vocation de quartier et le Forum qui fonctionne à l'échelle régionale, repose sur une analyse erronée de la vocation et des relations entre les éléments du site

- La grande couverture du « carreau » qui ne couvre plus qu'une suite d'espaces dénués de toute signification et qui, ayant été redessinée en 2007, s'est un peu plus enfoncée dans le naufrage architectural (on reviendra plus loin sur ces points).


On observe donc un projet en 2010, qui pourrait être réalisé et qui :

- Ne s'appuie plus sur d'autre légitimité que celle de nier toutes les options retenues il y a 25 ans.

- Réduit l'espace du jardin des Halles en étendant sans raison l'emprise au sol des bâtiments de superstructure, effaçant au passage la perception du jardin depuis la fontaine des Innocents et la visibilité de Saint Eustache.

- Supprime la place des Verrières et ravale le Forum au rang de « shopping-center » anonyme, en annihilant toute arrivée de lumière naturelle dans les circulations souterraines.

- Ignore totalement les traces de l'histoire et les fortes contraintes techniques des ouvrages existants conduisant à superposer à un désastre architectural un scandale économique



COMPARAISON ENTRE LE PROJET DE 2010 ET LE PLAN ARRETCHE DE 1987


Le jardin « Arretche » qui pouvait paraître un peu trop morcelé et peu lisible, devient par rapport au projet 2010 un exemple de logique et de clarté : la mise en parallèle des deux plans se passe de commentaire.


Une trame maladive et obsessionnelle en forme de calepinage géant de pavés béton autoblocants s'est abattue sur le jardin transformant les surfaces « naturelles » en partchwork de couleurs vertes et les rives des allées en lignes perpétuellement atteintes de tremblements. En matière d'usage, de confort ou de sécurité, aucune amélioration n'est apportée à la situation actuelle et la lecture des documents de présentation publiés par la Ville de Paris, véritable catalogue de lieux communs, n'offre aucune explication recevable justifiant la destruction totale du jardin « Arretche ».

Par contre, compte tenu de la complexité du « substrat artificiel » du jardin il est clair que chaque modification de l'état existant entraîne la destruction et la reconstruction d'ouvrages supports et conséquemment une dépense considérable. Attention, la magnifique image de la sublime « Canopée » apparaissant sur le plan d'ensemble 2010 n'est qu'une vue d'artiste qui n'a malheureusement rien à voir avec la réalité d'un projet que nous analyserons plus loin.



FAUT-IL SAUVER LE SOLDAT CASSIN ?


Cette page met en parallèle le plan du projet de jardin 2010 et la modification qu'aurait apportée à ce plan la conservation de la place René Cassin demandée par l'ensemble des associations, des riverains concernés et de nombreux architectes. Cette place est un des lieux importants du quartier et une grande réussite du projet Arretche.

Il est clair que sa conservation, outre qu'elle permettait une économie de travaux non négligeable, n'aurait aucunement nuit à l'organisation du jardin.

Mais cela devait représenter trop de concessions par rapport à la logique destructrice qui préside à l'aménagement des Halles : le Maire de Paris a pris la décision régalienne de détruire la Place René Cassin



LES GALERIES SOUS LES VERRIÈRES DU FORUM


Illustrée par une perspective d'architecte dessinée à la main, une suite de citations de presse datant de l'inauguration du Forum en septembre 1979 résume l'opinion générale de l'époque : le Forum est perçu avant tout comme une architecture laissant pénétrer la lumière du jour dans un complexe situé en sous-sol et dont elle fait oublier le caractère souterrain.


Il paraît utile ici de donner certaines clefs de compréhension concernant les verrières du Forum. Celles-ci, qui ne trouveront leur dessin définitif qu'en 1976, répondent au double objectif d'être à la fois un ensemble très vitré pour accueillir le maximum de lumière et très présent architecturalement pour les raisons suivantes:

- Tout d'abord cet ensemble est situé en dessous du niveau du sol. Il est donc susceptible de recevoir en superstructure des volumes bâtis dont il deviendrait le socle. Cela suppose de donner une image de solidité aux arcs de son ossature plus proche de celle d'arc-boutants que d'une structure de serre de jardin.

- Ensuite cet ensemble est appelé à structurer l'architecture des rues publiques du Forum. Les arcs pris dans leur enfilade créent un volume solide mais inondé de lumière dont, à une certaine distance, on ne voit plus la source. En retour, vers l'intérieur de l'espace, le même rythme de lignes verticales maîtrise totalement la façade des vitrines des commerces dont ils assurent la cohérence d'ensemble tout en leur permettant d'afficher leurs particularités.

- Enfin, ces arcs blancs qui ont été surdimensionnés en largeur par rapport aux stricts besoins techniques, jouent le rôle de diffuseurs de lumière, réfractant l'éclairage solaire et amplifiant la luminosité dans les galeries du Forum.


L'architecture des verrières du Forum des Halles n'est pas née d'un coup de crayon hasardeux, elle est mûrement pensée en relation avec toutes les particularités et les fonctionnalités du contexte souterrain



LES GALERIES SOUS LES VERRIÈRES EN 2004


Illustrée par de nouvelles perspectives présentant différents aspects des verrières, une suite de citations de presse datant de l'exposition des études de 2004 caractérise une rumeur répandue sur les rues du Forum et au terme de laquelle celles-ci deviennent l'archétype de l'enfer...

Il est difficile de cerner l'origine précise de cette rumeur.

Mais à ce moment là, certains responsables politiques de la ville de Paris saisis d'une fièvre destructrice et se souvenant que «qui veut tuer son chien l'accuse de la rage», nourrissent et alimentent une paranoïa collective que des plumitifs serviles amplifient en faisant assaut de zèle dans l'invention des pires horreurs.



LES RESTES DU «CRATÈRE»: L'ESPACE CENTRAL EN 2004 ET EN 2010


Les deux images de cette page illustrent l'état dans lequel les concepteurs chargés du projet des Halles entendent réduire le « cratère » du Forum.

En partie haute, l'image en 2004 du Hall de gare entouré de galeries marchandes est accompagné de sa « profession de foi ». Les couvercles successifs qui écrasent l'espace central l'isolent totalement de la lumière du jour et sont censés assurer le confort climatique au moment même où le remplacement des « verrières opaques » par des galeries ouvertes supprime de facto toute climatisation dans les rues souterraines. En partie basse, l'image en 2010 est devenue beaucoup plus jaune et le point de vue situé au niveau supérieur permet de dessiner Saint Eustache. Pour le reste, l'énorme couvercle, relooké, reste en place : il protège de la pluie des galeries ouvertes sur l'extérieur distribuant moins de 5% des surfaces commerciales et qui seront coupées de l'atmosphère climatisée qu'offrent à leurs chalands les autres rues du Forum. Les vues en perspective du projet, comme d'ailleurs la totalité des documents graphiques constitutifs du dossier de Permis de Construire de 2010, se gardent bien de monter l'autre face de l'espace : celui où un mur-rideau anonyme sous des casquettes en béton se substitue aux verrières détruites du Forum.



COMPARAISON DES EMPRISES AU SOL


Cette figure superpose au rectangle définissant l'emprise au sol de l'espace des verrières actuelles, le trapèze curviligne représentant la limite de la future dalle du niveau 0,00. La partie en jaune représente la surface gagnée par la dalle au rez-de-chaussée, la partie en vert clair la surface des terrasses du niveau -1.

La ligne rouge situe la position des rives de terrasses -1 et -2 prévue au projet.

Lorsque l'on sait que la position intérieure des circulations du Forum reste inchangée, on comprend aisément que toute lumière naturelle disparaît de ces circulations.

La mairie de Paris tente de faire croire par un étrange paradoxe, que cette diminution de 40% de la surface de contact entre le Forum et l'extérieur est rendue nécessaire par l'obligation d'augmenter la capacité d'évacuation de secours dans l'espace central. Cet argument n'est évidemment pas recevable lorsque l'on constate que les sorties supplémentaires ne concernent que les verrières Ouest (côté jardin) et que la modification des autres rives ne résulte en aucun cas de contraintes de sécurité.






COMPARAISON ENTRE LES COUPES SUR LES CIRCULATIONS DU FORUM


Les coupes comparatives représentées sur cette planche sont situées en partie Nord et Sud du cratère à l'endroit où le rétrécissement programmé est le moins accentué (des coupes réalisées un peu plus vers l'Est du cratère n'auraient rien changé à l'état existant mais amplifié l'avancée des planchers projetés par rapport aux circulations).

L'avancée de la dalle projetée par rapport à la rive actuelle varie en effet de 11 m à 22 m.

Les parties de coupe en jaune représentent l'espace des circulations, les parties en bleu l'espace des commerces.

Les petits rectangles suspendus sous la dalle du rez-de-chaussée dans l'état projeté symbolisent les énormes poutres-échelles qui supportent l'avancée de cette dalle et contribuent un peu plus à enterrer la circulation du niveau -1.

La comparaison entre ces coupes illustre non seulement la suppression de toute lumière naturelle dans les circulations, mais aussi la substitution, à une architecture de verrières fortement personnalisée, d'une construction faite de planchers et de murs rideaux dont la médiocrité conceptuelle est vertigineuse.

Remarquons pour terminer, qu'un observateur, se trouvant aujourd'hui dans la place basse, est entouré d'une volumétrie qui s'évase vers le haut en suivant la douceur les courbes des verrières et contribue à faire oublier le caractère souterrain du lieu.

Le projet dessine en lieu et place de ce dispositif une verticale abrupte de 13,5m de dénivelé qui place le spectateur dans la situation d'être au pied d'un immeuble de 5 niveaux (R+4)

Il ne faut pas oublier en outre que cet espace totalement dénaturé se retrouve sous le couvercle de la « Canopée ».



LES CIRCULATIONS AUX NIVEAUX -1, -2, -3.



Les plans des différents niveaux du Forum actuel placé en face des plans du projet 2010 permettent de constater une différence essentielle :

- Dans l'organisation actuelle, il est toujours possible à chaque niveau, de parcourir la circulation en boucle qui passe devant la quasi-totalité des commerces, en restant dans l'atmosphère climatisée des rues souterraines.

- Dans l'organisation projetée, et particulièrement aux niveaux -1 et -2, le parcours naturel de la circulation en boucle est discontinu et il oblige le visiteur à rebrousser chemin ou à pousser des portes pour longer l'espace central sur une galerie qui aura la température extérieure plaçant les surfaces situées le long de cette galerie (ce sont ceux que l'on voit sur les perspectives intérieures) dans une situation commerciale totalement défavorable.

Il est particulièrement surprenant que les gestionnaires du centre et les responsables des commerces aient accepté un tel dispositif (mais peut-être ne l'ont-il pas vu tant les plans du PC sont ambigus à ce sujet).

Il est intéressant de noter aussi :

- Au niveau -1, la création de quatre poutres-échelle de plans courbes visibles par la succession de points limitant l'espace extérieur sous dalle. Ces ouvrages considérables rendus nécessaires pour réduire le cratère et éradiquer la lumière du jour dans le Forum sont très discrètement représentés dans certaines coupes du dossier (p 20)

- Au niveau -2, la suppression de la terrasse, réduite à une galerie coincée derrière les escaliers de secours. Cette disposition dont la seule justification identifiable consiste à permettre de positionner l'escalator créé au centre de l'espace dans l'axe de la bourse du commerce ( qui lui reste cependant invisible) entraîne la suppression de surfaces commerciales au niveau -3, et nécessite de raccourcir d'une dizaine de mètres trois poutres précontraintes de 70cm x 160 cm de section et d'une longueur de 112 m en continu. (sans autre commentaire - voir page suivante et aussi la coupe p.22)



LES ACCÈS AU FORUM DEPUIS LA VILLE


Lors du commentaire sur le jardin existant, on a regretté que le « cratère » soit pratiquement invisible depuis les rues environnantes et que les accès au Forum soient relativement confidentiels.

Lorsque l'on compare cette situation à ce qui est projeté on constate que ce défaut, loin d'avoir été corrigé se trouve amplifié. Ainsi :

- Ce qui reste du « cratère » est un espace totalement coupé des rues Berger et Rambuteau par une masse compacte de surfaces commerciales, de sorties de secours et de locaux techniques.

- Les escalators d'accès Berger et Rambuteau, qui aujourd'hui sont situés dans de vastes espaces couverts dégageant des vues sur le jardin, se retrouvent traités comme deux « trous de souris » à peine perceptibles dans un alignement de vitrines.

- La sortie Lescot ne change pas de place mais l'avancée construite du pavillon « Willerval » actuel qui permet un stationnement abrité à l'arrivée des escalators est supprimée. Désormais on débouche directement sous la pluie.

- Côté jardin c'est encore pire : les quatre escalators et le gigantesque escalier central se trouvent à moitié à couvert et à moitié hors emprise de la «Canopée».Ils seront donc exposés en permanence aux intempéries.


Les dispositions ainsi analysées conduisent à cette intéressante constatation : Lorsque l'on se trouvera au niveau de la ville, abrité de la pluie sous cette magnifique couverture de 7000 m2 de superficie, appelée « Canopée », il sera impossible de rejoindre les espaces couverts du forum sans se faire mouiller !


L'occasion qui était donnée de concevoir le rez-de-chaussée comme un véritable niveau d'échange entre la surface de la ville et l'équipement souterrain est totalement ratée.

Quant aux accès des équipements public, perdus dans un alignement de vitrines, ils restent tout aussi illisibles qu'auparavant.



LES COUPES D'ENSEMBLE OUEST / EST


La coupe du Forum actuel confirme la douceur des courbes qui dessinent le vaste espace central ouvert sur le ciel. Elle montre aussi que la liaison avec le jardin existait bien à l'origine. Elle fut assez rapidement supprimée pour semble-t-il des raisons de sécurité qui conduisaient à limiter les possibilités d'accès dans les rues souterraines.

Le problème de fermeture nocturne de l'espace central reste d'ailleurs entièrement non résolu dans le projet.

La coupe sur le projet 2010 dessine un espace « dur » fabriqué à coup d'angles vifs et étranger à toute subtilité. Le grand nuage dentelé noir qui étouffe l'espace du Forum est ici reproduit tel qu'il est dessiné dans le permis de construire ce qui prouve que les concepteurs du projet ne se font guère d'illusions sur la transparence de cet objet.









L'ORGANISATION DE L'ACCÈS PORTE LESCOT


Il est utile de s'arrêter un instant sur un aspect des modifications apportées au Forum, car il paraît significatif de la rage destructrice qui anime les responsables du projet et qui les conduit à considérer que toutes les configurations existantes doivent laisser place aux solutions inverses.

Lors de l'élaboration du projet du Forum en 1973, l'une des premières préoccupations des architectes fut de concevoir les circulations verticales du Forum de manière rationnelle, fonctionnelle et susceptible de créer dans le parcours des usagers un enchaînement de découvertes de l'espace architectural.

La porte Lescot devait avoir la double fonction de permettre la circulation conjointe des usagers du RER qui cherchent à rejoindre rapidement la surface et des clients des commerces qui prennent le temps de lécher les vitrines.

Il est rapidement apparu que les flux de ces deux populations ne pouvaient que devenir conflictuels et en complet accord avec les responsables de la commercialisation du Forum et l'aménageur public SEMAH, il fut convenu de distinguer ces flux.


D'où cette organisation qui met en place une batterie d'escalators directs entre le niveau -3 et la surface et un dispositif d'escalators « omnibus » dans la continuité les uns des autres et qui conduisent progressivement depuis la surface à la découverte de l'espace majeur du Forum au niveau -3.

Pour des raisons de sécurité « pompiers » (ils franchissent plusieurs « cantons » du Forum) les escalators directs on été protégés par des parois qui en font une sorte d'ascenseur à mouvement continu parfaitement efficace.


Le permis de construire 2010, se propose évidemment de casser un dispositif qui fonctionne très bien pour le remplacer par des batteries d'escalators exclusivement « omnibus » qui oublient la notion de découverte de l'espace, se retournent au niveau-2 où quatre rangées d'usagers dans les deux sens ne marchant évidemment pas à la même vitesse devront faire demi-tour (dans une énorme bousculade à l'heure de pointe), pour continuer leur parcours, et qui (cerise sur le gâteau) supprime faute de place tous les escaliers traditionnels !



LA LIAISON PROJETÉE FORUM / JARDIN


Nous avons déjà vu que les usages et la fréquentation du RER, du Forum et du Jardin n'ont pas grand chose en commun et que leur liaison reste fonctionnellement secondaire.

Il est clair d'autre part que les accès principaux au pôle transports resteront ceux qui sont le mieux placés par rapport aux flux des usagers c'est à dire Lescot, Berger et Rambuteau et sans doute Marguerite de Navarre.

A part quelque touriste égaré, on voit mal qui aurait l'idée de suivre l'axe du jardin pour prendre le RER.


C'est pourtant sur cette direction que se concentre le grand dispositif de sortie des sous-sols.

Ainsi est créé au centre des ruines du « cratère » une batterie d'escalators directs entre les niveaux -3 et -1 dans l'axe de la bourse (qui reste en ce point invisible) qui se dédouble en deux batteries désaxées (au moment où l'axe de la bourse devient perceptible).

Ainsi est surdimensionné l'escalier ( même par rapport à la sécurité puisqu'il multiplie considérablement les unités de passage nécessaires) qui conduit de la petite promenade tremblotante qui constitue l'axe du jardin à une terrasse étroite dominant le « trou » central.


Il est difficile de trouver une organisation plus contradictoire avec la logique d'usage des espaces concernés.



LES EMPRISES AU SOL ET LA CONFIGURATION DES ESPACES


La zone Est du site des Halles représente environ 17 000 m2 d'emprise totale au sol.

- Dans la situation actuelle, l'emprise bâtie occupe 4 500 m2, l'emprise du « cratère » 5 000 m2, ce qui dégage 7 500 m2 d'espaces libres dont 6 000 au niveau du sol et 1 500 en terrasse au 1er niveau.

- Dans le projet de « Canopée », la totalité de l'espace est couverte, ce qui supprime les 6 000 m2 potentiels de jardin et augmente de 4 000 m2 l'emprise bâtie au sol, portant celle-ci à 10 000 m2.

Parallèlement, la surface des équipements publics passe de 5 000 à 8 000 m2 utiles, soit environ 10 000 m2 SHON et celle des commerces de 2 000 à 6 000 m2 utiles, soit environ 7 000 m2 SHON.


En conclusion, au cœur de la capitale, en un lieu où chaque mètre carré de terrain est particulièrement précieux, la Ville de Paris réalise un programme d'équipements publics avec un COS 1, qui passe à 1,7 si on ajoute les commerces.

Au même moment on supprime 7 500 m2 d'espaces libres publics pour offrir 4 000 m2 de surfaces commerciales aux propriétaires du Forum.


Si l'on observe en outre la configuration des volumes du projet, il est possible de noter les caractéristiques suivantes :

- L'espace couvert est un carré, éventré en son centre par une forme en entonnoir, qui laisse de part et d'autre deux zones constructibles de configuration globalement triangulaire.

- Les zones constructibles ont des épaisseurs considérables, variant de 18 à 40 m en partie Sud et de 34 à 60 m en partie Nord. Elles sont donc particulièrement inadaptées pour recevoir les espaces constitutifs des équipements prévus dont les dimensions sont modestes.

- Les programmes publics se retrouveront donc entassés dans une configuration d'où toute arrivée de lumière naturelle est absente.

- L'entonnoir central, largement ouvert à l'Ouest, est un magnifique accélérateur de courants d'air et il semble peu probable que le vent obéisse aux injonctions des « ventelles » situées en couverture.

- L'espace central couvert occupe une importante surface 7 000 m2. Mais au sol, cette surface est décomposée en de multiples morceaux qui rend chacun d'entre eux inutilisable.

- Le vide constitué par les restes du « cratère » représente la moitié de cette surface soit 3 500 m2.

- Les 3 500 m2 restant à rez-de-chaussée se dessinent selon une configuration en Y dont les branches forment des galeries beaucoup trop larges pour la simple circulation d'accès aux équipements en passant devant les vitrines, et beaucoup trop étroites pour que puissent s'y développer d'autres types d'animations urbaines.

- De même, la zone située avant les branches du Y côté Lescot n'est qu'un carrefour ouvert à tous vents et dénué de toute signification.

- Quant au fantôme du « cratère », il ne fait qu'ajouter à la confusion et il eut été plus courageux de le supprimer totalement pour retrouver une vocation à un vaste espace unitaire couvert en centre ville



LE CONCOURS 2007 ET LA FORFAITURE DES IMAGES


Alors que le Maire de Paris qui aurait dû, conformément à ses objectifs, déclarer infructueuse la consultation de 2004, se résout à désigner un demi lauréat, il lance d'un même mouvement l'idée d'un nouveau concours dont le but affiché est de produire « un grand geste architectural ».

Le terme de «geste architectural» est un oxymore et ne peut conduire qu'à un résultat qui, s'il relève du «geste», n'aura plus à voir avec l'architecture.

Le pragmatisme réaliste de 2003 a donc en peu de temps, laissé place à des symptômes de mégalomanie, ce qui initiera la catastrophe à laquelle nous assistons aujourd'hui.


L'image emblématique du projet « Canopée » couronné unanimement en 2007 est cette magnifique vue nocturne d'un vaisseau spatial d'où émane une phosphorescence surnaturelle, en lévitation au-dessus d'un sol parfaitement lisse et immatériel. Visibles au second plan, les silhouettes blafardes de Saint Eustache et du dôme de la Bourse, éclairées par la lune sous un ciel étoilé, signalent que nous sommes bien aux Halles et la courbe des emmarchements situés au premier plan à droite, place le spectateur à côté de la Fontaine des Innocents.

Reproduisant à l'identique la scène de l'arrivée des Martiens dans le film « Rencontre du troisième type » de Steven Spielberg, une série de personnages s'avance doucement vers la lumière, attendant sereinement l'apparition de l'Extraterrestre.


Bien sûr, confrontée à la trivialité de la photographie de l'état actuel du jardin prise depuis la place des Innocents dans un point de vue proche, l'image manipulatrice du concours ne peut que susciter l'enthousiasme unanime des membres d'un jury.



LE CONCOURS 2007 ET LA FORFAITURE DES IMAGES (SUITE)


Lorsque 3 ans plus tard, l' image du concours se trouve à son tour confrontée à la réalité de ce que sera la chose construite, on tombe de haut :

- Le vaisseau spatial qui s'est sans doute « crashé » lors de l'atterrissage, laisse la place à une épave constituée d'un amoncellement de ferrailles dorées.

- La magnifique transparence qui laissait croire que l'on passait naturellement des Innocents à Saint Eustache a disparu pour se transformer en une muraille de vitrines bloquant toute appréhension de l'espace du jardin.

- Le rapport entre la base de ce toit tordu et les vitrines est particulièrement malhabile. Aucun principe architectural ne venant assurer une cohérence d'ensemble, il suffit d'imaginer la configuration future faite d'enseignes, de stores bannes, et de couleurs disparates, pour s'apercevoir que cette image indigne se montre encore supérieure à la réalité prévisible.


Cette vision de rêve transformée en cauchemar, confrontée à la réalité actuelle, fait paraître les tristes pergolas et leur végétation moribonde comme un sommet d'agrément urbain.



LE MYTHE URBAIN DE LA SYMÉTRIE


La vue symétrique de la « canopée » côté rue Rambuteau confrontée à l'état existant laisse pour le moins dubitatif.

En effet, le principe de symétrie de la « canopée » a pour effet d'étaler les volumes bâtis de manière pratiquement identique sur les faces Berger et Rambuteau du site.

On a vu plus haut que la conséquence rue Berger était de boucher toute la perception visuelle du jardin au profit de l'installation de quelque « fast-food » supplémentaire.

La conséquence rue Rambuteau est de créer à partir du carrefour Lescot, une dépression du gabarit urbain, qui ne présente strictement aucun intérêt quant à la qualité de vie de cette rue et continue à l'isoler du dispositif du jardin.







LE PÉCHÉ ORIGINEL DU « GESTE ARCHITECTURAL »


Une erreur fondamentale préside à la conception de la « Canopée » : celle d'avoir imaginé pouvoir faire cohabiter sous une architecture continue des fonctions aussi antagonistes que la couverture à grande portée d'un espace vide et la résolution de programmes d'équipements de quartier assez modestes.

Dessiner une grande feuille verte élégamment plissée suffisait sans doute pour gagner le concours mais ne permet plus de gagner le défi de la réalisation architecturale.

Le dossier de Permis de construire montre à l'évidence les efforts considérables faits par les concepteurs pour maintenir coûte que coûte l'image d'origine alors que chaque détail appelle des solutions déviantes et que l'on aboutit à un objet d'une complexité inouïe pour un résultat qui ne devrait même pas atteindre à la médiocrité.

- La coupe sur le bâtiment côté Berger montre que la toiture de la « Canopée » est totalement invisible depuis cette rue et que la perception urbaine sera celle d'un centre commercial à rez-de-chaussée.

- Cette même coupe montre la rencontre des planchers des étages avec la toiture : la contrainte formaliste posée par le projet entraîne sur les façades extérieures la réalisation de volumes utiles en « escaliers » qui rattrapent la toiture au moyen de terrasses en pente, inaccessibles, et qui ne servirons qu'à la nidification des pigeons.

- Il faut noter que le long de la façade interne de ces volumes bâtis se développent exclusivement des circulations ce qui, ajouté aux auvents extérieurs qui projettent les volumes plusieurs mètres en retrait du plan de façade, permet de constater qu'aucun espace utile, constitutif des équipements publics de superstructure, ne bénéficie de la lumière naturelle.

- La continuité volumétrique ininterrompue toujours dessinée dans les plans de toitures se trouve contredite en dessins de façade par l'introduction de ces fentes de terrasses ouvertes qui laissent transparaître une ossature d'arcs en béton, visibles comme les baleines d'un parapluie déchiré.

- Les vues en façade dont un exemple est ici montré font penser fortement aux architectures de marchés couverts en coques minces de béton qui furent très à la mode à l'époque de la reconstruction mais sont indignes du centre de Paris.



AUTRES VUES EXTRAITES DU DOSSIER PAYSAGER DU PERMIS DE CONSTRUIRE


La porte Lescot, entrée « kitschissime » d'un palais des mille et une nuits, s'offre le luxe absolu de mettre en scène de manière pharaonique la Bourse du commerce tout en masquant, par un abaissement du volume côté jardin, le dôme qui la couronne et en constitue le point focal.


Vu depuis la fontaine des innocents, le grand geste architectural n'est plus qu'une grande gifle blessant le quartier des Halles.


Avant de terminer une dernière remarque sur la communication de la ville de Paris qui ose présenter comme une architecture de «haute qualité environnementale» un projet qui impose à LA TOTALITÉ DES ESPACES CRÉÉS d'être éclairés 24 heures sur 24 en lumière artificielle

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CONCLUSION


Le mot « canopée » désigne spécifiquement la partie sommitale des forêts tropicales humides. Dans cette zone ensoleillée se développe 90 % de la vie animale, c'est le domaine des oiseaux des papillons et des singes. Sous la canopée par contre le soleil ne pénètre jamais : dans l'atmosphère glauque et humide de cette nuit perpétuelle vivent les reptiles les mygales et les rats.